(FRA) Ma Wan : 4000 ans d'histoire cachée de Hong Kong à parcourir à pied
Ma Wan est un lieu où l'on peut s'arrêter un instant et prendre conscience de la tension entre un rituel funéraire néolithique et une fresque murale digne d'Instagram.
舊九龍關石碑 the Old Kowloon Customs Stone Tablet > 馬灣新舊村 Ma Wan (New & Old)
Comme j'avais trois chiens, j'ai vécu trois ans à Ma Wan, deux ans à Park Island et un an dans une maison de village. Ma Wan est surnommée l'île éco-responsable de Hong Kong, où les habitants n'ont pas le droit de conduire de voitures particulières. Durant ces trois années, j'ai laissé une quantité impressionnante de poils de pattes sur toute l'île.
Écoutez attentivement les récits historiques racontés en détail
Suspendu au-dessus des eaux de Hong Kong, le pont Tsing Ma est une merveille d'ingénierie moderne, un symbole de connectivité et de progrès. Pourtant, juste en dessous de ses pylônes d'acier, repose l'île de Ma Wan, un lieu où le temps ne s'écoule pas de manière linéaire. Au-delà des parcs à thème et des façades colorées, cette petite île est un véritable palimpseste historique. Cet article se propose de vous guider à pied à travers cinq couches profondes de son passé, souvent invisibles au premier regard. De la préhistoire à l'ère post-moderne, l'histoire de Ma Wan est inscrite dans son paysage. Pour la comprendre, il faut arpenter ses sentiers, toucher ses pierres et lire les récits qu'elles nous content, reliant ainsi intimement le passé au présent.
Le secret des premiers habitants : Un rituel néolithique vieux de 4000 ans
La découverte archéologique faite à Ma Wan ne révèle pas seulement un chapitre de l'histoire locale, mais repositionne l'île comme un site fondamental pour comprendre l'ensemble de la culture préhistorique du delta de la rivière des Perles. Ce n'est pas simplement un passé lointain, mais la racine d'une identité culturelle régionale partagée, dont Ma Wan est l'un des témoins les plus précieux.
Lors d'une fouille de sauvetage menée en 1997 sur le site de Dong Wan Tsai North, des archéologues ont mis au jour un trésor qui a valu au site l'honneur unique pour Hong Kong de remporter à la fois les prix « 中国十大重要考古新發現 » (Les dix plus importantes nouvelles découvertes archéologiques de Chine) en 1997 et « 中国廿一世紀一百大考古發現 » (Les cent plus grandes découvertes archéologiques du 21e siècle en Chine). Le cœur de cette découverte est le squelette C7, celui d'une femme datant de 4000 ans. Son crâne, le plus complet jamais trouvé à Hong Kong, a été miraculeusement préservé des sols acides de la région par une couche de substance alcaline. L'étude de ce crâne a révélé une coutume fascinante : l'extraction de ses deux incisives supérieures, probablement un rite de passage à l'âge adulte effectué vers 16 ou 17 ans. Mais le rituel ne s'arrêtait pas là : elle fut enterrée avec une boucle d'oreille en pierre jue (石玦) à l'oreille gauche et une autre, plus petite, dans sa bouche, offrant un aperçu poignant de la vie spirituelle de ces premiers habitants.
Bien que le site de fouilles original ait disparu sous les constructions modernes, cette histoire prend vie au Ma Wan Park Heritage Centre (古蹟館). Ce musée, aménagé dans une ancienne école, expose une réplique du crâne de la « personne de Ma Wan ». Se tenir ici, c'est se retrouver face à face avec le lointain passé de l'île. Cette importance stratégique, d'abord pour la survie puis pour le contrôle, traverse les millénaires et nous mène à l'aube d'un nouvel empire, lorsque Ma Wan redevint une frontière cruciale.

La frontière de sept pieds : Le dernier combat d'un empire en déclin
Au XIXe siècle, Ma Wan se retrouve en première ligne du conflit mondial autour du commerce de l'opium. L'empire Qing, affaibli, luttait désespérément pour maintenir sa souveraineté à la lisière même de la colonie britannique. L'île devint alors le théâtre d'une confrontation symbolique entre une puissance déclinante et un nouvel ordre mondial. Dans les années 1860-1870, pour endiguer la contrebande, le gouvernement Qing établit des postes de douane, regroupés sous le nom de Kowloon Customs (九龍關), Ma Wan étant un avant-poste vital.
En 1897, lorsque les autorités voulurent construire de nouvelles installations, elles se heurtèrent à la résistance des villageois. Un compromis fut trouvé : le gouvernement obtiendrait le terrain, mais la route d'accès ne devrait pas dépasser sept pieds de large. L'ironie de l'histoire est cruelle. La stèle commémorant cette modeste affirmation de l'autorité Qing fut érigée cette année-là. Un an plus tard, en 1898, les Britanniques signaient le bail des Nouveaux Territoires, rendant le poste de douane entièrement obsolète. En nous tenant aujourd'hui devant cette stèle, la Stèle de l'ancienne douane de Kowloon (舊九龍關石碑), on peut presque sentir la fraîcheur de la pierre et suivre du doigt les caractères estompés. Ce petit monolithe n'est pas un monument à la puissance, mais à ses derniers soubresauts, un pouvoir qui s'est évanoui presque aussitôt qu'il a été affirmé. Mais tandis que les empires dessinent des lignes sur les cartes, la véritable vie de Ma Wan se tisse sur ses rivages, au rythme des marées et des prières de sa communauté de pêcheurs.

Échos de la mer : Foi, pâte de crevettes et le temple Tin Hau
Pendant des siècles, le cœur battant de Ma Wan fut sa communauté de pêcheurs Tanka. Leur culture n'était pas seulement un mode de vie, mais une force qui a façonné le paysage physique et spirituel de l'île, mêlant le sacré au quotidien. Construit en 1857 et classé bâtiment historique de grade III, le temple Tin Hau (天后古廟) était le cœur spirituel de la communauté. L'espace devant le temple était plus qu'un simple parvis ; c'était un centre économique vital où les villageois étalaient et faisaient sécher la pâte de crevettes (蝦膏), leur principal gagne-pain. L'air de Ma Wan était alors un mélange unique d'encens sacré et de l'odeur salée et âcre de la mer.
La modernisation a brisé ce lien organique. Le temple a été déplacé en dehors de la zone touristique principale, et les anciens terrains de séchage ont été transformés en une aire de repos. Cette réorganisation a rompu la relation symbiotique entre la foi, la communauté et les moyens de subsistance. Aujourd'hui, le temple Tin Hau préservé et le vieux quai de Ma Wan (舊碼頭) voisin sont les derniers témoins de cette époque. Depuis le quai, le contraste est saisissant : les vestiges d'une vie de pêche traditionnelle face à la vue spectaculaire sur les ponts modernes de Tsing Ma et Kap Shui Mun, superposant deux mondes en un seul panorama. De cette foi ancrée dans la mer et de ce gagne-pain séché au soleil naît un investissement pour l'avenir : l'éducation des générations futures.

Le son de l'apprentissage : La légende de l'école « Bok Bok Jai »
Bien avant l'éducation publique, le savoir dans les communautés rurales dépendait de l'initiative locale. Le Fong Yuen Study Hall (芳園書室), une école de village à deux étages reconstruite dans les années 1920-1930, en est un magnifique témoignage. C'était ce que l'on appelait affectueusement un « bok bok jai » (卜卜齋). Ce surnom charmant vient du son onomatopéique « bok bok » que produisait l'éventail du maître lorsqu'il tapotait la paume des élèves pour les garder concentrés. On imagine encore le son cadencé du « bok bok » résonnant dans les ruelles calmes du village, peignant un tableau vivant de l'éducation d'autrefois.
La transformation de ce bâtiment est une histoire fascinante. Une partie de l'ancienne école a été convertie en Ma Wan Park Heritage Centre, ce même musée qui abrite la réplique du crâne préhistorique. La boucle est ainsi magnifiquement bouclée : un lieu qui enseignait les classiques abrite désormais toute la chronologie de l'île, des fours à chaux des dynasties Tang et Qing trouvés à proximité aux vestiges de ses premiers habitants. L'âme éducative du bâtiment a été préservée et magnifiée, faisant le pont entre l'histoire de Hong Kong et ses racines les plus profondes. Pourtant, si les murs de cette école ont été sauvés, le destin du village qu'elle servait est une histoire bien plus complexe et controversée.

Entre mémoire et « Instagram » : Le village aux arcs-en-ciel
La construction du pont Tsing Ma a été le tournant décisif de l'histoire moderne de Ma Wan, posant une question fondamentale sur le prix du progrès. Entre 2003 et 2005, la quasi-totalité des habitants du vieux village ont été relogés, entraînant sa mort structurelle. Pendant des années, le village est resté à l'abandon, une coquille vide hantée par les souvenirs. Ce n'est qu'en 2021 que le projet de réaménagement « Ma Wan 1868 » a commencé. Sa caractéristique la plus visible est la transformation des anciennes maisons en « maisons arc-en-ciel » (彩虹屋), peintes de couleurs vives pour évoquer une esthétique rappelant les Cinque Terre en Italie.
Cette transformation a déclenché une controverse sur le concept de « remplacement esthétique ». L'atmosphère complexe et authentique du village de pêcheurs a été remplacée par une façade photogénique conçue pour le tourisme des réseaux sociaux. Cependant, l'analyse ne peut s'arrêter là : le projet inclut également de grandes peintures murales conçues pour présenter l'histoire de Ma Wan. Il ne s'agit donc pas d'une simple suppression, mais du remplacement d'une histoire vécue et organique par une version aseptisée et mise en scène. Bien que visuellement attrayant, le résultat donne une impression de « parc à thème » qui dissimule la douloureuse histoire du déplacement des habitants. Les maisons arc-en-ciel de Ma Wan 1868 sont elles-mêmes le trésor caché à explorer, non comme une simple photo, mais comme une étude de cas sur la tension entre mémoire, commerce et patrimoine.

Lire les couches du temps
En parcourant Ma Wan, nous avons voyagé à travers cinq récits distincts : les rituels d'un peuple préhistorique, les derniers jours de la souveraineté impériale, la foi d'une communauté de pêcheurs, le son d'une école de village et le dilemme d'un village moderne. Ensemble, ils font de Ma Wan un microcosme de l'histoire de Hong Kong. La même impulsion d'ordre qui a poussé les fonctionnaires Qing à tracer une ligne de sept pieds dans le sable trouve son écho moderne dans les façades impeccablement peintes du village arc-en-ciel, deux tentatives d'imposer un récit simple à une réalité complexe.

Le véritable voyage ne consiste pas seulement à admirer des paysages, mais à apprendre à lire les couches du temps qui se superposent sous nos pieds. Ma Wan nous enseigne que la véritable compréhension d'un lieu vient de l'observation patiente de ses complexités, et non de la simple consommation de ses attraits visuels.
Cela nous laisse avec une question essentielle : en voyageant, que cherchons-nous vraiment : de belles façades, ou les histoires complexes qui se cachent juste en dessous ?
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