(FRA) Hanabatake, Tokyo : le village du bout du monde où les poules étaient intouchables, où un seigneur féodal mourut sans voir son temple achevé, et où un charpentier de quatre-vingt-un ans offrait des théorèmes aux dieux

Un guide et récit historique de Hanabatake à Tokyo. Cette ancienne frontière d'Edo cache cinq récits incroyables : des tabous sacrés sur le poulet à un Bouddha usé par la foi, en passant par des paysans experts en géométrie. Marchez lentement et découvrez les secrets de la périphérie de Tokyo.

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Le Récit _ « Des Eaux, des Équations et des Dieux Effacés _ L’Intellect Oublié des Confins d’Edo »
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Ceci est un récit de voyage historique et un guide de promenade à Hanabatake, un village frontalier oublié dans les plaines inondables de l'arrondissement d'Adachi à Tokyo. À travers cinq histoires locales surprenantes, il explore des sanctuaires anciens, des temples cachés et des canaux historiques pour révéler comment les tabous sacrés, les obsessions des seigneurs féodaux et l'ingéniosité populaire ont façonné cette frontière unique de l'époque d'Edo.

Il existe une catégorie de lieux que les guides de voyage ignorent non par négligence, mais par incapacité structurelle : les lieux qui ne se révèlent qu'à la marche lente, qu'à l'attention oblique, qu'à ce regard légèrement décalé que les Français appellent parfois — et sans fausse modestie — l'esprit critique.

Hanabatake est de ceux-là.

Au nord-est du district d'Adachi, dans la banlieue de Tokyo, ce quartier résidentiel présente, à première vue, tous les attributs de l'insignifiance urbanistique japonaise : les konbini ouverts à toute heure, les maisons étroites aux jardins millimétrés, les échangeurs d'autoroute qui surplombent tout. Rien, en apparence, qui mérite qu'on s'arrête.

Et pourtant.

L'ancien village de Hanamata, dans la province de Musashi — devenu Hanabatake lors des regroupements administratifs de l'ère Meiji — est traversé par quatre cours d'eau : la Nakagawa à l'est, la Kegasawa et la Garigawa au nord, l'Ayase qui le fend du nord au sud. Pendant des siècles, ce territoire de marécages et de bas-fonds a joué plusieurs rôles simultanément : avant-poste agricole d'Edo, nœud logistique sur les routes fluviales, et surtout — ce qui nous intéresse ici — zone frontière, espace d'exception où les règles du shogunat s'appliquaient, mais avec cette souplesse particulière aux marges du pouvoir.

Cinq histoires ont survécu dans la matière même de ce quartier. Chacune d'elles contredit quelque chose que l'on croit savoir sur le Japon prémoderne.

Tokyo Historical Travel Stories: Castles, Old Towns & Legends
Explore Tokyo through historical travel stories and guides. Discover castles, old towns, rivers and local legends across the country.

Pourquoi Hanabatake intéresse le voyageur qui pense

Soyons clairs d'emblée : Hanabatake n'est pas un lieu qui se donne. Il n'a pas la grâce immédiate de Kyoto, ni la fièvre organisée de Shinjuku, ni même ce charme mélancolique des vieux quartiers populaires de Tokyo qui font l'objet de toutes les séries photographiques.

Ce qu'il a, c'est une densité d'une autre nature. La densité des endroits qui ont beaucoup vécu sans jamais être célébrés. L'histoire, ici, n'est pas dans les musées : elle est dans les pierres qu'on foule, dans la forme d'un canal qui dure depuis quatre siècles, dans une statue de pierre usée jusqu'à l'informe par des générations de mains en quête de guérison.

Pour le voyageur qui comprend qu'on ne connaît vraiment un lieu qu'en comprenant ce qui lui est arrivé — quelles mains l'ont bâti, quels pouvoirs l'ont plié, quelle intelligence ordinaire l'a habité —, Hanabatake est l'une des visites les plus riches du Tokyo que personne ne connaît.

C'est, en somme, le genre d'endroit que Perec aurait aimé, lui qui préférait aux monuments la question têtue de l'infra-ordinaire : qu'est-ce qui se passe, vraiment, quand il ne se passe rien de visible ?

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La poule qu'on ne mangeait pas : les origines marécageuses du festival d'automne le plus célèbre de Tokyo

Chaque novembre, le sanctuaire Washi d'Asakusa se transforme en l'un des spectacles les plus caractéristiques de l'automne tokyoïte. Les étals de kumade — ces râteaux de bambou richement ornés censés attirer la fortune dans leur sillage — s'alignent sur des dizaines de mètres. Les vendeurs harangent la foule avec cette virtuosité commerciale qui relève presque de l'art performatif. Les visiteurs poussent, rient, négocient.

Presque personne ne sait que tout cela a commencé dans un sanctuaire discret enfoui au milieu d'une zone pavillonnaire de Hanabatake.

Le Grand Sanctuaire Ōtori de Hanabatake (花畑大鷲神社), dédié au héros mythique Yamato Takeru, existe depuis une date que les archives n'ont pas retenue. Durant l'ère Ōei (1394–1428), le sanctuaire institua une cérémonie annuelle d'actions de grâces le premier Jour du Coq de novembre — supposément l'anniversaire de la mort de Yamato Takeru. Ce rite est aujourd'hui considéré comme le plus ancien précurseur documenté du festival Tori-no-Ichi dans toute la région du Kantō.

Ce qui distingue la célébration originelle de tout ce qu'on désigne aujourd'hui sous ce nom, c'est sa relation aux poules vivantes.

Le jour du festival, les fidèles de l'aldée apportaient leurs propres poules domestiques en offrande au dieu. Ces animaux, une fois consacrés, devenaient intouchables : des messagers divins qu'on ne pouvait tuer. À l'issue de la cérémonie, ils n'étaient pas mangés. On les acheminait en groupe jusqu'au temple Sensōji d'Asakusa, où on les libérait vivants devant le pavillon de Kannon.

De cette pratique naquit une prohibition alimentaire transmise de génération en génération : les fidèles du sanctuaire ne pouvaient consommer ni viande de volaille ni œufs de toute leur vie. Cette règle façonna silencieusement les habitudes alimentaires d'une communauté entière pendant des siècles.

Les chroniques notent avec délectation que la foule des pèlerins était si considérable qu'elle faisait s'enfoncer le grand pont de Senju sous son poids.

L'hyperbole dit quelque chose de réel. Au milieu de l'époque Edo, le shogunat autorisa dans ce sanctuaire, pendant les jours de festival, les jeux d'argent en plein air (tsuji-bakuchi). Hanamata Village était aux confins du territoire d'administration directe du shogunat, à la frontière avec la province de Shimōsa et le district de Saitama — une zone d'ambiguïté juridictionnelle que le pouvoir central utilisait comme soupape de sécurité sociale. Des milliers d'habitants d'Edo remontaient les rivières Ayase et Nakagawa en barque pour parier et prier.

En 1776, le shogunat interdit les jeux de rue pour des raisons d'ordre public. Le centre de gravité commercial se déplaça immédiatement vers le sanctuaire Washi d'Asakusa, plus proche du quartier de plaisirs de Yoshiwara et de l'économie du divertissement urbain. Le sanctuaire de Hanabatake fut désormais appelé Kami-tori ou Moto-tori — l'original, celui d'en haut — ce qu'il avait toujours été.

Le sanctuaire existe toujours, niché dans les rues de Hanabatake 7-chōme. Son enceinte conserve plusieurs chikara-ishi — ces pierres que les jeunes agriculteurs de l'époque Edo soulevaient pour mesurer leur force — répertoriées comme biens culturels du district. Tous les douze ans, lors des années du Coq, il célèbre son grand festival cérémoniel.

Entrer dans ce sanctuaire, c'est comme entendre la version originale d'une chanson que tout le monde ne connaît plus qu'en version commerciale. Il y a la même âme, mais sans le bruit.

Pour aller plus loin : le guide historique des routes de pèlerinage d'Asakusa et le paysage religieux du Tokyo nord-est.

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Le temple qui mit vingt et un ans à s'achever : la dernière obstination d'un seigneur féodal face à sa propre disparition

Approchez-vous du pavillon principal du sanctuaire Ōtori et regardez les deux piliers de l'entrée.

À gauche, un dragon ascendant. À droite, un dragon descendant. Attribués à Gotō Yogorō, supposé treizième héritier du lignage du légendaire artisan Hidari Jingorō. Le relief est d'une qualité exceptionnelle : les dragons ne semblent pas sculptés dans le bois, ils semblent en sortir.

Presque personne qui les admire ne sait que le bâtiment qu'ils ornent a mis vingt et un ans à être achevé, et que ces vingt et un ans coïncident exactement avec l'effondrement du Japon féodal.

Le clan Satake d'Akita, au nord-est du pays, se réclamait descendant de Minamoto Yoshimitsu (connu sous le nom de Shinra Saburō), l'un des grands généraux de la fin de l'époque Heian. Selon la tradition du sanctuaire, lorsque Yoshimitsu fut envoyé au nord pour participer à la Guerre des Trois Ans Postérieurs (1083–1087), il fit étape à Hanamata Village et pria devant le Washi Daimyōjin en demandant la victoire militaire. À son retour triomphal, il offrit son casque de guerre au sanctuaire en signe de gratitude.

Huit siècles plus tard, ce lien ancestral restait politiquement lisible. En 1854 — l'année où les navires noirs du commodore Perry forcèrent l'ouverture du Japon — le douzième seigneur du domaine d'Akita, Satake Yoshichika, commanda formellement la reconstruction du pavillon principal du sanctuaire. L'édifice serait entièrement en zelkova monolithique (sōkeyakizukuri), un choix aussi coûteux que techniquement exigeant.

Le chantier ne se passa pas sans encombres. Les travaux débutèrent en 1854. Puis vint le Grand Séisme d'Ansei. Puis la Guerre Boshin. Puis, en 1871, l'abolition du système féodal des domaines (haihan chiken), qui démantela d'un coup l'infrastructure financière et politique de tous les grands clans du Japon, Satake compris. Les fonds s'épuisèrent. Le chantier s'interrompit.

Le bâtiment fut achevé en 1875 — quatre ans après que les Satake eurent cessé d'exister en tant qu'entité féodale.

Ce que vous voyez en regardant ce pavillon n'est pas seulement un chef-d'œuvre de menuiserie. C'est l'effort d'une famille pour inscrire sa légitimité ancestrale dans un bâtiment situé sur le territoire même du shōgun, terminé de justesse avant que le monde qui donnait sens à ce geste disparaisse pour de bon. L'emblème officiel du sanctuaire — un éventail à cinq baleines encadrant un disque lunaire (gohone-ōgi ni tsukimaru) — est identique aux armes du clan Satake. Les dragons sont la dernière forme matérielle d'une identité.

Il y a dans cette histoire quelque chose qui résonne particulièrement pour un lecteur français. Nous connaissons bien, dans notre propre histoire, cette obstination à terminer ce qu'on a commencé quand tout s'effondre autour — ces cathédrales de province dont la flèche fut posée alors que le commanditaire était mort depuis trente ans, ces châteaux inachevés qu'on finit par financer sur fonds propres ruineux parce que l'honneur de la maison l'exige. Les Satake auraient compris sans peine ce genre d'entêtement aristocratique.

Le pavillon a été classé bien culturel enregistré du district d'Adachi en 1982.

Pour continuer : article sur l'architecture des sanctuaires de l'ère Meiji dans le Tokyo oriental et la politique de la mémoire au lendemain de la Guerre Boshin.

Le temple qui mit vingt et un ans à s'achever : la dernière obstination d'un seigneur féodal face à sa propre disparition
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Le Bouddha que les fidèles grattèrent jusqu'à le faire disparaître : la foi matérielle au temple Tōzenji

À quelques minutes à pied du sanctuaire Ōtori, dans Hanabatake 3-chōme, se trouve le temple Tōzenji — l'un des deux seuls temples de la secte Jishū subsistant dans le district d'Adachi.

La secte Jishū, fondée par le moine Ippen Shōnin, portait une conviction radicale pour son temps : le salut est accessible à tous, indépendamment du rang social, des fautes accumulées. Une seule invocation sincère d'Amida suffit. Dans le chaos de la guerre entre cours impériales rivales (Nanbokuchō, 1336–1392), les missionnaires Jishū sillonnèrent les cours d'eau de la plaine du Kantō, établissant des temples dans les communautés de zones humides les plus éprouvées par les inondations et la violence.

Ce temple fut fondé par le prêtre San Amidabutsu Shōnin vers le milieu du XIVe siècle. En l'an Kōan 1 (1361), il érigea dans l'enceinte une imposante stèle commémorative appelée itabi.

La stèle est taillée dans le chichibu aoshi, une chlorite schisteuse de teinte verdâtre extraite dans les montagnes de Chichibu, au nord-ouest. Acheminer une pierre de ce poids jusqu'à un village de plaine basse exigeait tout le réseau de transport fluvial reliant les rivières Arakawa et Nakagawa. Au sommet, les caractères sanskrits de la triade d'Amida. Au centre, l'invocation des six caractères : Namu Amida Butsu. En dessous, l'histoire fondatrice du temple, le nom du prêtre, l'année. Cette stèle fut enfouie — sans doute lors de l'une des nombreuses inondations ou guerres médiévales — et ne fut redécouverte qu'en 1942, quand des agriculteurs défrichaient un bosquet de bambous.

Elle se dresse aujourd'hui dans la cour du temple, parfaitement lisible après plus de six cent soixante ans. C'est le seul itabi de type Musashi dans tout le district d'Adachi qui conserve des informations fondatrices sur son temple.

À côté d'elle se trouve quelque chose de plus difficile à expliquer — et, à sa façon, de plus bouleversant.

Le temple abrite également l'Ibo Jizō (疣地蔵) : une figure de Jizō Bosatsu, jadis soigneusement sculptée, jadis reconnaissable avec ses drapés et son visage apaisé, aujourd'hui réduite à un cylindre irrégulier de pierre d'une cinquantaine de centimètres de hauteur.

Ce n'est pas le vandalisme qui a effacé cette image. C'est la foi.

Depuis l'époque Edo moderne jusqu'aux générations récentes, les gens du lieu croyaient que ce Jizō particulier avait le pouvoir de guérir les verrues et les maladies de peau. Le rite était direct et physiquement destructeur : offrir du sel à la statue, gratter avec une pierre la surface de l'image, mélanger la poudre de pierre avec le sel, ajouter de l'eau, appliquer la pâte sur la peau malade. Répéter pendant des années. Pendant des décennies. Pendant des générations.

Le résultat de cette pratique accumulée est l'objet qui existe aujourd'hui : une pierre dont tous les traits distinctifs ont disparu. Le visage, effacé. Les drapés, effacés. Les mains, effacées. Ce qui reste est le résidu pur du besoin humain et de la volonté d'agir sur lui.

L'absence de la forme du Bouddha est, paradoxalement, le témoignage le plus complet de la foi du peuple.

La pensée française a une longue tradition d'intérêt pour ce genre de paradoxe. Depuis Montaigne observant que les pèlerins usent les dalles des cathédrales à force de génuflexions, jusqu'aux anthropologues du XXe siècle qui ont théorisé le rapport entre le corps et le sacré, nous savons que la dévotion populaire ne respecte pas la distinction entre l'objet et son usage. L'Ibo Jizō illustre avec une clarté presque didactique ce que Marcel Mauss appelait les techniques du corps appliquées au religieux : la prière n'est pas seulement une disposition intérieure, elle est un geste, un contact, une friction.

Beaucoup de visiteurs confondent cette pierre avec un simple ornement de jardin. Si vous savez ce que vous regardez, c'est l'un des objets les plus silencieusement stupéfiants de tout Tokyo.

Le temple Tōzenji se trouve au 20-6, Hanabatake 3-chōme, district d'Adachi.

Le Bouddha que les fidèles grattèrent jusqu'à le faire disparaître : la foi matérielle au temple Tōzenji
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Le canal qui coupa une vie en deux : l'héritage d'Itō Kahei et la bureaucratie de l'oubli

Au début du XVIIe siècle, tandis que Tokugawa Ieyasu consolidait son pouvoir à Edo, le shogunat avait un besoin urgent de développer les terres humides agricoles au nord-est de la ville. Un paysan nommé Itō Kahei conduisit sa famille depuis ce qui est aujourd'hui le nord de Kawasaki vers le nord, assècha une étendue de marécage dans le district d'Adachi et fonda l'établissement qui porterait son nom : Kahei Shinden — les Champs Neufs de Kahei. C'est le quartier de Kahei aujourd'hui.

La terre récupérée s'étendait sur environ huit cent soixante-dix mètres d'est en ouest. À son apogée, le village comptait soixante-cinq familles. Et en moins d'une génération, il fut coupé en deux.

Pour réduire le risque d'inondation au château d'Edo, le shogunat ordonna la construction d'un nouveau canal artificiel — le Shinkawa, aujourd'hui connu sous le nom de Shin-Ayasegawa — qui traverserait du nord au sud le cœur même de Kahei Shinden, le divisant définitivement en moitié est et moitié ouest. Ce canal ne jaillit pas de la terre : il fut creusé délibérément à travers l'existence de quelqu'un pour protéger une ville lointaine.

Chaque moitié fut rattachée à un système d'irrigation différent. La moitié est, au canal Kasai. La moitié ouest, au Minuma Daiyōsui. Deux réseaux d'eau pour ce qui avait été un seul champ, une seule famille, une seule origine.

Les villageois s'adaptèrent. Pendant les mois d'hiver sans travail agricole, ils exploitaient le même réseau fluvial pour collecter les déchets de papier à Edo, les transformer en un papier recyclé grossier appelé Asakusa-gami, et le revendre à la ville. Un obstacle physique se transforma en stratégie économique. Il y a là quelque chose qui n'est pas sans rappeler la débrouillardise — ce mot que les Français emploient avec une fierté discrète pour désigner la capacité à transformer les contraintes en ressources.

Kahei mourut en 1633. Cent cinquante ans plus tard, en 1783, ses descendants lui érigèrent un mémorial : une stupa à cinq anneaux (gorintō) de près de deux mètres de hauteur, inscrite de son nom pósthume bouddhiste et de la date de sa mort.

Ce mémorial fut déplacé une nouvelle fois en 1965, quand la reconstruction urbanistique de l'après-guerre et la construction des autoroutes surélevées obligèrent au transfert de tout le cimetière ancestral vers un enclos muré dans l'angle nord-ouest du cimetière du temple Enzenji — le cimetière Jingūji — où il demeure aujourd'hui, accessible mais séparé.

Debout devant la stupa de Kahei aujourd'hui, on remarque immédiatement la pierre voisine : un monument de 1895 pour Itō Tomejirō, chauffeur naval de troisième classe de la famille Itō, mort à la bataille de Weihaiwei durant la Première Guerre Sino-Japonaise. Le pionnier qui assècha un marécage et le conscrit impérial qui mourut en Chine partagent le même petit enclos muré.

Il y a dans cette promiscuité quelque chose qui rappelle nos propres cimetières de village : les tombes où coexistent le fondateur de la commune et le fils mort à Verdun, deux destins que tout séparait sauf le sol qui les recouvre. L'histoire des familles ordinaires est toujours la même histoire avec des noms différents.

La tombe d'Itō Kahei (bien culturel enregistré d'Adachi, 1985) se trouve au temple Enzenji, Kahei 2-chōme. Le cimetière Jingūji est dans l'angle nord-ouest de l'enceinte.

Le canal qui coupa une vie en deux : l'héritage d'Itō Kahei et la bureaucratie de l'oubli
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Le charpentier qui, à quatre-vingt-un ans, offrait des théorèmes aux dieux : la démocratie intellectuelle de Hanabatake

Dans les récits habituels du Japon rural de l'époque Edo, les paysans apparaissent comme les gouvernés : ils labourent, paient des impôts, obéissent. On leur prête une certaine modestie intellectuelle. L'abstraction mathématique, dans cette image, appartient à une autre classe sociale.

Hanabatake démonte cette image avec une vigueur presque ironique.

À la fin de l'époque Edo, la densité de terakoya (écoles de temple) et d'académies privées dans la zone de Hanabatake était la deuxième plus élevée de tout le district d'Adachi — juste derrière la ville de poste de Senju. La région était connue en particulier pour son attachement au wasan (和算), la tradition mathématique japonaise qui développa algèbre et géométrie avancées de façon entièrement indépendante des mathématiques occidentales. La réputation locale était assez précise pour engendrer un dicton : « Les gens de Hanabatake sont tous bons en calcul. »

Le personnage le plus extraordinaire de cette culture fut Kanasuki Seisaburō Kiyotsune, habitant de Hanamata Village.

Son métier ordinaire était kobiki : scieur de long, un travailleur manuel qui découpait le bois à la grande scie. Il n'était ni prêtre, ni lettré, ni fonctionnaire.

Seisaburō devint le disciple de Kamiya Sadanori, figure centrale dans la tradition Seki-ryū du wasan — le lignage mathématiquement le plus rigoureux du Japon de l'époque. Il maîtrisa des méthodes algébriques et géométriques avancées et obtint finalement l'habilitation à enseigner à son tour.

En février 1880, à l'âge de quatre-vingt-un ans, Seisaburō se rendit avec son disciple Fukai Ihei Munenori au sanctuaire Katori de Misato City — de l'autre côté de la rivière Kegasawa, en face de Hanabatake — et ils y déposèrent un sangaku : une tablette votive mathématique.

La tablette, taillée dans une seule planche de zelkova mesurant 40,5 sur 56,1 centimètres, présente deux problèmes de géométrie portant sur des cercles inscrits dans des ellipses. Les chercheurs modernes en wasan ont établi que ces problèmes admettent plus de cinquante solutions distinctes en géométrie analytique — des problèmes d'une complexité équivalente aux mathématiques occidentales les plus avancées de la même époque.

L'acte de déposer un sangaku n'était pas seulement un exercice intellectuel. C'était une offrande religieuse : une démonstration mathématique présentée aux dieux avec le même esprit qu'on offre un poème ou une peinture. La tablette était accrochée dans le sanctuaire pour que tous puissent la lire et tenter de la résoudre.

Offrir une solution mathématique aux dieux, c'est la version japonaise de ce que Pascal appelait le pari : la raison qui se dépasse elle-même et devient acte de foi.

La culture française a une relation particulière avec cette articulation entre rigueur intellectuelle et spiritualité. De Blaise Pascal à Henri Poincaré, nous avons produit des penseurs qui n'ont jamais vu de contradiction entre la précision formelle et la question du sens. Seisaburō, scieur de long dans un village de marécage, aurait eu sa place dans cette tradition — non pas malgré sa condition sociale, mais précisément à cause de la liberté que cette condition lui laissait.

Au temple Jisshōji, dans Hanabatake 3-chōme, une grande stèle de pierre commémore l'éducateur Makino Takayuki, dont l'académie privée forma plus de cinq cents fils de paysans aux mathématiques avancées et à l'arpentage. La stèle est bien culturel du district d'Adachi.

La tablette de Kanasuki est toujours conservée au sanctuaire Katori de Misato City — à quelques pas à travers la rivière Kegasawa depuis Hanabatake — et a été classée bien culturel important de la préfecture de Saitama.

Pour aller plus loin : article sur le paysage intellectuel de l'Edo tardif dans le Tokyo oriental et la tradition wasan de l'école Seki-ryū.

Le charpentier qui, à quatre-vingt-un ans, offrait des théorèmes aux dieux : la démocratie intellectuelle de Hanabatake
Le charpentier qui, à quatre-vingt-un ans, offrait des théorèmes aux dieux : la démocratie intellectuelle de Hanabatake

Un détour qui mérite le déplacement

Les cinq Kōshin-tō du temple Enzenji (Kahei 2-chōme, district d'Adachi) : À gauche de la porte principale du temple Enzenji, cinq tours votives Kōshin-tō se dressent en silence. L'une d'elles — une tour de type kōhai-gata — porte le nom du douzième abbé du temple, Danyo Shōnin (mort en 1733), confirmant que les moines bouddhistes d'Adachi au milieu de l'époque Edo participaient directement aux confréries laïques Kōshin-kō. Un détail d'histoire sociale presque jamais commenté dans un quartier où la plupart des visiteurs ne remarquent que le bruit de l'autoroute.


Comment parcourir Hanabatake : un itinéraire à pied

Les lieux évoqués dans cet article peuvent être reliés en une demi-journée de marche de quatre à cinq kilomètres.

Commencez au Sanctuaire Ōtori de Hanabatake (Hanabatake 7-chōme) et prenez le temps d'examiner les dragons du pavillon principal et les chikara-ishi de l'enceinte. Marchez vers le sud par des rues résidentielles jusqu'au temple Tōzenji (Hanabatake 3-chōme 20-6), où la stèle de 1361 et l'Ibo Jizō effacée se font face dans un contraste direct et instructif. Continuez jusqu'au temple Jisshōji (Hanabatake 3-chōme) pour la stèle de Makino.

De là, traversez vers l'ouest le Shin-Ayasegawa — le canal qui bisecta Kahei Shinden — et suivez le cours d'eau vers le nord jusqu'au temple Enzenji (Kahei 2-chōme). Entrez par la porte principale, observez les Kōshin-tō à gauche, puis cherchez le cimetière Jingūji dans l'angle nord-ouest. La stupa de Kahei et le monument à Itō Tomejirō s'y trouvent.

La promenade le long du Shin-Ayasegawa vaut à elle seule la visite. Ce canal artificiel, creusé dans les années 1620 pour protéger un château lointain, est toujours là, coule toujours, et demeure le bord organisateur d'un quartier qu'il a aidé à diviser il y a quatre siècles. La rivière et l'autoroute qui la surplombe sont, en un sens, la même histoire racontée deux fois.

Ce qu'un village de banlieue peut apprendre au monde

Cinq histoires dans un petit quartier à la périphérie d'une grande ville. Une prohibition alimentaire transmise pendant des siècles par dévotion à une poule sacrée. Un pavillon de sanctuaire qui mit plus de temps à être achevé que la plupart des révolutions à triompher. Un Bouddha effacé par le besoin. Une famille de paysans divisée par un canal bureaucratique. Un charpentier qui résolut des problèmes de géométrie avancée à quatre-vingt-un ans et les offrit aux dieux.

Aucune de ces histoires n'entre dans les grands récits du Japon historique — les batailles célèbres, les cours élégantes, les shōguns aux noms connus. Elles appartiennent aux marges, ce qui est précisément pourquoi elles sont instructives.

Les marges sont là où les États exercent leur autorité de façon expérimentale : on y autorise les jeux de rue dans un village qu'on s'apprête à réprimer, on y creuse un canal à travers les champs de quelqu'un pour protéger une ville que l'on préfère. Mais les marges sont aussi là où les gens construisent leur propre ordre — une interdiction alimentaire qui encode la mémoire, une stèle de pierre qui conserve un nom pendant sept siècles, une tablette mathématique qui transforme la pensée abstraite en acte de dévotion.

La pensée française a toujours eu une attention particulière pour les gens ordinaires qui font des choses extraordinaires hors de tout regard officiel. De Michelet qui voulait rendre la parole au peuple muet de l'histoire, jusqu'aux historiens des Annales qui ont renversé la hiérarchie des sources et des sujets, nous avons appris à chercher la vérité d'une époque non dans les traités et les décrets, mais dans les pratiques quotidiennes, les objets usés, les actes répétés jusqu'à modifier la matière du monde.

L'Ibo Jizō est une source des Annales. La tablette de Seisaburō est une source des Annales. La stupa de Kahei, déplacée deux fois par l'histoire, est une source des Annales.

Les dragons du sanctuaire de Hanabatake — sculptés par le dernier d'un lignage, financés par un clan qui n'existait plus quand les travaux furent achevés — ne sont pas un symbole de pouvoir. Ils sont le symbole de l'effort qu'il faut pour donner du sens quand tout le reste s'effondre.

Cet effort mérite une demi-journée dans le district d'Adachi.

Informations pratiques

Gare la plus proche : Hanabatake (ligne Tsukuba Express), à environ huit minutes à pied du sanctuaire Ōtori. Pour le temple Enzenji et le cimetière Jingūji, il est préférable de descendre à la gare de Kahei (également Tsukuba Express).

Depuis le centre de Tokyo : La ligne Tsukuba Express part de la gare d'Akihabara. Le trajet jusqu'à Hanabatake est d'environ vingt-trois minutes, avec des trains fréquents tout au long de la journée.

Bus local : Le district d'Adachi organise des circuits en bus suivant la route historique des huit rivières de la zone, particulièrement utile pour comprendre la géographie fluviale décrite dans cet article. Consultez les horaires actuels auprès de l'Association de tourisme d'Adachi.

Hébergement recommandé : Kita-Senju (北千住) constitue le point de départ naturel pour explorer cette zone : bien connecté à plusieurs lignes de métro et de train, avec la Tsukuba Express à portée. Le quartier de Kita-Senju lui-même était une importante ville de poste à l'époque Edo et mérite une promenade du soir pour ses propres strates historiques.

Visites guidées recommandées dans les environs : Certains opérateurs de circuits historiques à Tokyo proposent des itinéraires sur mesure dans le district d'Adachi. Demandez spécifiquement des parcours incluant le couloir fluvial du Shin-Ayasegawa, l'enceinte du sanctuaire Ōtori et la cour du temple Tōzenji. La réservation à l'avance est conseillée pour les groupes.


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Q & A

Pourquoi le sanctuaire Otori interdisait-il de manger du poulet autrefois ?

L'interdiction de consommer du poulet au sanctuaire Ootori (également connu sous le nom de Oowashi) de Hanahata découlait du statut sacré accordé à ces animaux, considérés comme les messagers divins de la divinité locale.Voici les détails de cette tradition et les raisons de ce tabou selon les sources :

  • Des messagers inviolables : Les fidèles (氏子) du village de Hanahata (anciennement Hanamata) considéraient les poulets comme des serviteurs du Grand Dieu Washi (Washi Daimyojin). Lors de la fête annuelle de reconnaissance pour les récoltes (l'ancêtre du festival « Tori-no-Ichi »), les habitants offraient des poulets vivants élevés chez eux au sanctuaire.
  • La pratique du lâcher de poulets : Contrairement à d'autres rituels où les offrandes pouvaient être consommées, ces poulets étaient investis d'une nature sacrée et ne pouvaient être ni abattus ni mangés. À la fin des festivités, ils étaient transportés en groupe jusqu'au temple Senso-ji à Asakusa pour être libérés devant le pavillon de Kannon.
  • Un tabou alimentaire strict : En raison de cette vénération, les villageois ont instauré un tabou religieux rigoureux qui a duré plusieurs siècles : les membres de la communauté s'interdisaient de manger de la viande de poulet ou des œufs tout au long de leur vie. Ce tabou a profondément marqué les habitudes alimentaires locales et les pratiques sociales de ce village de marais.
  • Signification spirituelle : Ce respect pour les poulets reflète une forme de vénération primitive envers certains animaux considérés comme des émissaires divins dans les zones rurales de l'Est du Japon.

Aujourd'hui, bien que le sanctuaire soit surtout connu comme le lieu d'origine du festival commercial Tori-no-Ichi (où l'on vend des râteaux porte-bonheur appelés kumade), ce système de croyance ancien lié au sacrifice vivant et à l'interdit alimentaire constitue le fondement spirituel profond du site.

Où peut-on voir les sculptures de dragons aujourd'hui ?

Les célèbres sculptures de dragons peuvent être admirées aujourd'hui au sanctuaire Oowashi (également appelé sanctuaire Ootori), situé dans le quartier de Hanahata (7-chome), dans l'arrondissement d'Adachi à Tokyo.Voici les détails spécifiques pour les observer :

  • Emplacement précis : Les sculptures se trouvent sur le pavillon principal (honden) du sanctuaire. Elles ornent plus précisément les piliers frontaux de l'auvent (kohai-bashira) du bâtiment.
  • Description des œuvres : Il s'agit d'un ensemble de "dragons ascendants et descendants" (Nobori-ryu et Kudari-ryu). Ces sculptures sont réputées pour leur incroyable sens du détail, leur relief tridimensionnel et leur dynamisme.
  • L'artiste : Ces chefs-d'œuvre sont attribués à Goto Yogoro, un artisan légendaire de la fin de l'époque d'Edo et descendant de la 13e génération de la lignée de Hidari Jingoro.
  • Contexte historique : Ces dragons ont été sculptés dans le cadre d'un vaste projet de reconstruction du sanctuaire financé par le clan Satake (seigneurs du domaine d'Akita) entre 1854 et 1875. Le pavillon est construit intégralement en bois de zelkova (keyaki) massif.

Le bâtiment lui-même est classé depuis 1982 comme Bien culturel tangible de l'arrondissement d'Adachi en raison de la qualité exceptionnelle de ces ornements sculptés. Bien que le sanctuaire soit situé au cœur d'une zone résidentielle calme, son pavillon principal demeure un témoignage spectaculaire de l'artisanat de la fin de l'époque d'Edo.

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