(FRA) Labyrinthe de Terajima – Une escapade littéraire et historique au cœur du vieux Tokyo
Découvrez Terajima, un trésor caché de Tokyo. Entre ruelles étroites et souvenirs de l'ère Showa, suivez ce guide pour une promenade hors du temps, sur les traces littéraires de Nagai Kafu au cœur du labyrinthe envoûtant de Higashi-Mukojima.
Ceci est un récit de voyage historique et un guide de promenade à Terajima, un quartier secret de l'arrondissement de Sumida à Tokyo, aujourd'hui Higashi-Mukojima. À travers ses ruelles labyrinthiques, ce texte explore l'héritage de l'écrivain Nagai Kafu et l'architecture de l'ère Showa, offrant une immersion unique dans la nostalgie et l'artisanat local de ce "labyrinthe" tokyoïte.

Le fantôme de Terajima
S’aventurer aujourd’hui dans le quartier de Higashi-Mukojima, c’est marcher sur les traces d’un nom officiellement rayé des cartes administratives en 1965 : Terajima-cho. Pourtant, pour celui qui sait lire les cicatrices du paysage urbain, ce secteur de l’arrondissement de Sumida demeure l’un des palimpsestes les plus fascinants de Tokyo. Né dans les limbes des plaines inondables de la Sumida, Terajima a traversé les siècles en mutant sans cesse : d’abord archipel de rizières médiévales, puis potager impérial du Shogun, salon littéraire à ciel ouvert, et enfin labyrinthe sensoriel chanté par les poètes de l’ombre avant de devenir un bastion industriel.
L’exploration à pied n’est pas ici une simple promenade, mais une nécessité méthodologique. C'est l'unique moyen de ressentir la « topographie du pouvoir » et de comprendre comment, sous le bitume des avenues modernes, les anciennes frontières des temples et le tracé des canaux dictent encore la densité et le rythme de la ville. Terajima ne se visite pas, il se déchiffre strate par strate.
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La Topologie du Sacré : Les Temples comme Pionniers
L’acte de naissance de Terajima est indissociable de la gestion des eaux. Le mot « shima » (île) nous rappelle qu’à l’origine, ce territoire n'était qu'une série de buttes naturelles émergeant d’une zone de deltas instables. Au Moyen Âge, la maîtrise de cette terre alluviale fut le fruit d'une rivalité feutrée entre deux institutions religieuses agissant comme de véritables gestionnaires hydrauliques.
Le temple Hosen-ji, fondé par le guerrier Kasai Kiyoshige, revendique l’antériorité de la mise en valeur de ces terres. Face à lui, le Renka-ji, lié au puissant clan Hojo, illustrait l’expansion de l’influence du shogunat de Kamakura sur la rive est. Ces temples n'étaient pas seulement des lieux de culte, mais les ancêtres de l’administration cadastrale : ils transformèrent des marais mouvants en unités de production rizicole. Aujourd'hui, cette géographie du sacré persiste de manière spectaculaire dans le tracé urbain : si le Hosen-ji veille toujours sur ses fidèles, l'ancien domaine du Renka-ji a connu une réécriture séculière. Ses limites physiques ont dicté l'emplacement et la forme actuelle du lycée Sumidagawa, illustrant ce recouvrement constant où l'éducation moderne épouse les contours d'anciennes juridictions religieuses.
De la gestion rigoureuse de ces terres alluviales, nous glissons vers ce qu’elles ont fini par produire pour nourrir le ventre de la capitale.

L’Économie de l’Aubergine : Terajima, Cuisine d’Edo
Sous l'ère Edo, Terajima devint le « potager de la capitale ». Grâce aux sédiments fertiles déposés par les crues de la Sumida, le quartier se spécialisa dans une culture qui allait forger son identité de marque bien avant l'heure : l'aubergine Terajima Nasu (variété Murasaki Senari).
« De petite taille, semblable à un œuf, elle arbore une peau d'un violet profond, éclatante comme une pierre précieuse. Sa chair ferme et sa peau résistante en faisaient le mets favori pour les conserves et la friture, supportant sans dommage le transport par bateau vers les marchés de Kanda. »
Le quartier abritait même le « Gozensai-hatake », le potager impérial privé du Shogun, situé près du temple Mokubo-ji. Si le séisme de 1923 et l'urbanisation galopante ont failli éteindre cette lignée, l'effort récent de l'organisation NPO Teratama a permis de ressusciter ce légume historique. Aujourd'hui, on le retrouve dans les jardins scolaires, non plus comme simple denrée, mais comme un symbole de résilience culturelle face à l'uniformisation globale.
Mais si cette terre a longtemps nourri les corps, la bourgeoisie montante d’Edo allait bientôt exiger qu’elle nourrisse aussi l’esprit, transformant le potager en un espace de loisir raffiné.

Mukojima Hyakkaen : La Démocratisation de l’Esthétique
En 1804, le marchand d'antiquités Sahara Kikuu créa une rupture majeure avec le Mukojima Hyakkaen. Contrairement aux jardins de Daimyos, conçus pour étaler la puissance féodale par des perspectives imposantes, le Hyakkaen fut le premier jardin civil, né du capital privé et de l'amitié entre lettrés.
Véritable salon culturel en plein air, il fut conçu avec la complicité d'artistes tels que le peintre Sakai Hoitsu. Ici, la hiérarchie sociale s'effaçait devant la poésie végétale inspirée de la littérature classique. C’est dans ce jardin, préfigurant nos parcs publics modernes, qu’est né le pèlerinage des Sept Divinités du Bonheur (Fukurokuju) de Mukojima. Ce n'était pas un lieu de démonstration de force, mais un espace de "liberté esthétique" où les bourgeois d'Edo venaient cueillir les sept herbes de l'automne, loin des codes rigides de la ville haute.
Toutefois, ce raffinement solaire des lettrés allait, avec l’avènement de l’ère Showa, se réfugier dans les ombres plus sensuelles et mélancoliques des quartiers réservés.

Le Labyrinthe de Tamanoi : Géographie des Sens et de l’Évasion
Après 1923, Terajima vit naître dans ses zones basses un quartier d'un genre différent : Tamanoi. Immortalisé par l'écrivain Nagai Kafu dans Une étrange histoire à l'est du fleuve, ce secteur devint un refuge pour les plaisirs interdits, une zone grise hors des structures officielles.
L'architecture de Tamanoi était une réponse organique au chaos : un réseau de ruelles si étroites qu'elles furent baptisées « Rabi-lanto » (le labyrinthe). Perdre ses repères y était une protection. Pour se distinguer, les maisons de passe arboraient des colonnes ornées de mosaïques colorées et des panneaux indiquant « Passage possible » (nukeraremasu), invitant à la dérive. Pour Kafu, ce désordre spatial constituait une forme de résistance passive, un refuge mélancolique contre l'ordre urbain rigide et militariste des années 1930. Aujourd'hui, en frôlant les murs de Higashi-Mukojima 5-chome, le visiteur attentif peut encore déceler des fragments de ces mosaïques, ultimes cicatrices d'un Tokyo charnel et insoumis.
Pourtant, cette évasion sensorielle ne fut qu’une parenthèse avant que la réalité brutale de l’industrialisation ne vienne recouvrir les jardins et les ruelles de béton.

De la Diplomatie au Plastique : La Métamorphose de Kiun-en
L'histoire de la villa Kiun-en résume à elle seule la "réécriture violente" du paysage japonais. À la fin du Shogunat, elle fut la retraite d'Iwase Tadanari, l'architecte visionnaire de l'ouverture du Japon. Sa résidence était célèbre pour son jardin de style Shio-iri, conçu pour que ses bassins respirent au rythme des marées de la Sumida, créant une symbiose parfaite entre l'homme et le fleuve.
Après avoir accueilli le grand écrivain Koda Rohan, le site subit une transformation radicale : il fut racheté pour y établir la première usine de bakélite (résine synthétique) du Japon. L'ironie est amère : l'homme qui avait ouvert les portes du Japon à la modernité vit son propre refuge de lettré, son jardin des marées, dévoré par l'industrie chimique qui allait définir le XXe siècle. Ce passage du raffinement aristocratique au plastique symbolise le sacrifice mémoriel de Terajima sur l'autel du productivisme.
Concluons maintenant sur ce que le voyageur, muni de cette nouvelle vue, peut encore débusquer aujourd'hui.

Fragments de Terajima (Pépites cachées & Itinéraire)
Pour capter l'âme du quartier, le visiteur doit s'attarder sur ces détails qui survivent à l'effacement :
- Le Sanctuaire Shirahige : Cherchez l'épitaphe dédiée à Iwase Tadanari. Ce monument funéraire raconte la mélancolie d'un homme qui ouvrit les portes du Japon avant d'être oublié par lui.
- La Statue de l'Aubergine : Devant la gare, une petite effigie rend hommage à la Terajima Nasu, point d'ancrage du passé agricole.
- Les Mosaïques de Tamanoi : Explorez les venelles de Higashi-Mukojima 5-chome pour débusquer les carreaux de faïence rescapés sur d'anciennes colonnes de l'ère Showa.
- Le Café Tamanoi : Un refuge recommandé pour les admirateurs de Nagai Kafu, où l'on cultive avec soin la mémoire littéraire du labyrinthe.
Conclusion : La Résilience du Génie du Lieu
Terajima-cho nous enseigne que le Genius Loci — l'esprit du lieu — possède une résilience insoupçonnée. Malgré deux destructions quasi totales en 1923 et 1945, et malgré la suppression de son nom, le quartier conserve ses strates invisibles. La structure des ruelles de Tamanoi suit encore les anciens fossés d'irrigation médiévaux, et l'odeur des fleurs du Hyakkaen continue de défier la rumeur de la métropole.
Comprendre une ville ne revient pas à visiter ses monuments les plus hauts, mais à observer ces couches de temps qui dictent encore, sans que nous le sachions, le tracé de nos pas. Terajima est une invitation à ralentir et à écouter les murmures d'un Tokyo qui refuse de disparaître.
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Informations Pratiques
Organiser votre visite :
- Accès : Gare de Higashi-Mukojima (Ligne Tobu Skytree).
- Hébergement recommandé : Privilégiez les établissements situés près de la station Oshiage pour rester dans l'ambiance "Shitamachi" (ville basse) tout en étant proche du labyrinthe.
- Visites à proximité : Le Musée de la Tobu, situé sous les voies ferrées, offre une perspective unique sur l'évolution ferroviaire qui a transformé ce quartier de rizières en cœur battant de l'Est parisien... ou plutôt tokyoïte.
Q & A
Comment Terajima-cho est-il passé d'un quartier de plaisance à industriel ?
Le passage de Terajima-cho d'un quartier de plaisance et de culture à un pôle industriel s'est fait par une transition marquée par des catastrophes naturelles et une logique de planification urbaine fonctionnelle.
Voici les étapes clés de cette transformation selon les sources :
1. Un passé de "Jardin d'Edo" et de retraite littérairePendant l'époque d'Edo et le début de l'ère Meiji, Terajima-cho était un espace de loisirs raffinés et de production agricole d'élite :
- Production de prestige : Le quartier était célèbre pour ses aubergines de Terajima, cultivées dans des jardins exclusifs pour le Shogun.
- Salons culturels : Des lieux comme le jardin Mukojima Hyakkaen, créé en 1804, servaient de salons privés pour l'élite intellectuelle (écrivains, peintres, poètes).
- Villas de diplomates : La résidence Kiun-en, avec son jardin de style « shioiri » (utilisant les marées de la rivière Sumida), appartenait au diplomate Iwase Tadanari avant de devenir la villa de politiciens et d'écrivains comme Koda Rohan.
2. Le catalyseur : Le Grand Séisme du Kanto (1923)Le séisme de 1923 a été le point de rupture définitif :
- Pression démographique : La destruction des quartiers centraux de Tokyo (comme Asakusa) a provoqué un afflux massif de population vers la rive est de la Sumida.
- Conversion des sols : Pour répondre à l'urgence, les terres agricoles et les vastes propriétés ont été rapidement converties en zones résidentielles et industrielles. En 1923, le statut de Terajima est passé de "village" à "ville", accélérant son urbanisation.
3. La "transcription violente" : De l'élégance à la bakéliteLa transformation la plus symbolique de ce changement de vocation est celle de la villa Kiun-en :
- De la poésie à la chimie : À l'époque Taisho, cette propriété élégante a été rachetée par la société Sankyo pour devenir la première usine de production de résine synthétique (bakélite) au Japon.
- Remplacement fonctionnel : Ce passage d'un lieu de création littéraire et diplomatique à un site industriel avec des cheminées fumantes illustre la "logique cruelle" de l'expansion urbaine de Tokyo, où les vestiges culturels ont été sacrifiés au profit de la nécessité économique et industrielle.
4. Consolidation du profil industrielDès 1932, lors de son intégration à la ville de Tokyo, Terajima-cho était officiellement devenu une zone mixte associant usines et logements. Ce caractère industriel a été renforcé par la configuration du quartier de Tamanoi, un labyrinthe de ruelles né de l'absence de planification après le séisme, servant de refuge aux classes laborieuses et aux activités marginales.
Aujourd'hui, bien que les industries lourdes aient en partie quitté le secteur, cette couche historique industrielle reste visible à travers la structure des rues et les monuments commémoratifs dans les parcs publics comme le parc Shirahige, qui occupe l'ancien site de l'usine Kiun-en.
Quelle est l'importance culturelle et historique de l'aubergine de Terajima ?
L'aubergine de Terajima, dont le nom scientifique est Mane-boso Sennari (蔓細千成), possède une importance culturelle et historique profonde qui s'étend de l'époque d'Edo à nos jours, agissant comme un symbole de l'identité locale et de la transformation urbaine.Voici les points clés de son importance d'après les sources :
1. Symbole de la « Cuisine d'Edo » et prestige politiquePendant l'époque d'Edo (1716-1736), Terajima était surnommé la « Cuisine d'Edo » en raison de ses terres fertiles. L'importance historique de cette aubergine a atteint son apogée sous le règne du quatrième Shogun, Tokugawa Ietsuna, lorsque le shogunat a établi des jardins exclusifs appelés « Gozensai-hata » près du temple Mokuboji. Ces jardins étaient dédiés à la culture de légumes de haute qualité pour la table du Shogun, faisant de l'aubergine de Terajima un produit d'élite. L'artiste Utagawa Hiroshige a d'ailleurs immortalisé ces paysages agricoles dans ses célèbres estampes.
2. Caractéristiques uniques et moteur économiqueContrairement aux aubergines modernes, la variété de Terajima est petite comme un œuf, d'un violet profond, avec une peau robuste et une chair ferme. Ces caractéristiques étaient essentielles historiquement car elles permettaient :
- Le transport fluvial : Sa peau dure résistait à l'écrasement lors du transport par de petits bateaux (Ta-bune) vers les grands marchés comme celui de Kanda.
- La consommation populaire : Étant une variété précoce, elle permettait aux citoyens d'Edo de braver les chaleurs estivales, devenant un ingrédient indispensable de la cuisine de saison.
3. Marqueur de la transition urbaineLa disparition de l'aubergine de Terajima marque un tournant majeur dans l'histoire de Tokyo. Après le Grand Séisme du Kanto en 1923, l'afflux de population a transformé les terres agricoles en zones résidentielles. L'aubergine a cessé d'être cultivée, symbolisant la fin de la vocation agricole de Terajima et le début de son industrialisation.
4. Renaissance culturelle et identité moderneEn 2009, des efforts citoyens ont permis de récupérer des graines dans une banque de gènes nationale, menant à la renaissance de ce légume « fantôme ». Aujourd'hui, son importance est réinventée :
- Éducation et communauté : Elle est cultivée dans les écoles primaires locales pour enseigner l'histoire régionale aux enfants.
- Branding territorial : Une statue de la mascotte « Terajima Nasunosuke » se dresse devant la gare de Higashi-Mukojima, transformant ce vestige agricole en un atout de marque pour le quartier et en un outil de lutte contre l'homogénéisation urbaine.
En résumé, l'aubergine de Terajima n'est pas qu'un simple légume ; c'est un « capital culturel » qui relie le passé prestigieux du shogunat à la résilience moderne de la communauté locale.
Références et suite de la lecture
- 寺島と柳島 隅田川が育んだ村の伝承 墨田区公式ホームページ, accessed April 8, 2026,
- 寺島町 - accessed April 8, 2026,
- 向島百花園 - accessed April 8, 2026,
- 旧町名 東京市向島區寺島町 - 歩・探・見・感, accessed April 8, 2026,
- 寺島-子育地蔵・旧墨堤 - FC2, accessed April 8, 2026,
- 寺島なす復活プロジェクト - てらたま, accessed April 8, 2026,
- 江戸の記憶を今に。幻の「寺島ナス」が彩る豊かな食卓と心繋がる ..., accessed April 8, 2026,
- 寺島ナス | 東京農業歴史めぐり, accessed April 8, 2026,
- すみだ地域学情報 - 墨田区, accessed April 8, 2026,
- 向島百花園|公園へ行こう! - 東京都公園協会, accessed April 8, 2026,
- 向島百花園 ご案内パンフレット – 東京観光デジタルパンフレットギャラリー(TOKYO Brochures), accessed April 8, 2026,
- 佐原鞠塢(すみだゆかりの人物を紹介します) - 墨田区立図書館, accessed April 8, 2026,
- 向島百花園① - 歴史探訪と温泉 - FC2, accessed April 8, 2026,
- 東京都の歴史散策(妙見山別院、勝海舟像、藤田東湖「天地正大気」の漢詩碑、榎本武揚像…), accessed April 8, 2026,
- 服との対話を生む場所。『モードの悲劇』を訪れて|すみだ向島EXPO NOTE, accessed April 8, 2026,
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