(FRA) Wan Chai Confidentiel : 5 Histoires Secrètes Gravées sous l'Asphalte
L'identité moderne et vibrante de Wan Chai repose sur des rivages oubliés, recouverts de cicatrices de guerre et immortalisés dans l'art.
Je vais souvent à Wan Chai, principalement pour visiter le salon du livre et les autres expositions du Centre des congrès et des expositions de Wan Chai, et pour déguster la cuisine du vieux quartier du marché de Wan Chai. Quant à l'histoire de Wan Chai, je n'en sais absolument rien.
灣仔洪聖古廟 Hung Shing Temple > 修頓遊樂場 Southorn Playground > 藍屋建築群 The Blue House Cluster
Écoutez attentivement les récits historiques racontés en détail
Avant les gratte-ciel, il y avait une petite baie. C'est le sens littéral de « Wan Chai » (小海灣) en cantonais. Aujourd'hui, avec son ballet incessant de taxis, ses canyons de verre et ses néons éclatants, le quartier incarne la vitalité trépidante de Hong Kong. Mais si cette façade moderne et bruyante n'était que la page la plus récente d'un manuscrit bien plus ancien et complexe ? Si sous l'asphalte et le béton vibraient encore les échos de drames, de résiliences et de croyances d'une époque révolue ? Et si nous grattions ce vernis pour lire les chapitres oubliés ? Je vous invite à un voyage dans le temps, à la découverte des cinq secrets les mieux gardés de ce quartier fascinant.
Le dieu de la mer, prisonnier du béton.
Le temple Hung Shing offre l'un des paradoxes les plus saisissants de Wan Chai. Sanctuaire dédié à Hung Shing, dieu de la mer et protecteur des pêcheurs, il fut logiquement érigé au bord de l'eau avant 1847, ses marches caressées par les vagues de la baie. Cependant, les projets titanesques de poldérisation du XXe siècle, notamment l'arasement de la colline Morrison vers 1924 pour remblayer le port, ont littéralement repoussé l'océan. Aujourd'hui, le temple se retrouve "échoué" au milieu du vacarme de Queen's Road East, à des centaines de mètres du littoral qu'il était censé surveiller.
Ce déplacement géographique est une puissante métaphore de la transformation économique de Hong Kong. L'économie maritime traditionnelle a été supplantée par l'économie immobilière, exilant symboliquement les anciennes croyances. En observant les environs, on trouve des traces du passé trouble du quartier, comme la "Chun Yuen Street", qui tire son nom de la villa d'un notoire marchand d'opium nommé Dendi. Le nom même du temple adjacent, Wang Hai Kwun Yam – "le temple de Guanyin qui regarde la mer" – est aujourd'hui une ironie gravée dans la pierre, un témoignage linguistique d'un littoral disparu.
- Trésor caché : Le Temple Hung Shing et le Temple Wang Hai Kwun Yam adjacent. Prenez un instant devant sa façade et essayez d'imaginer le clapotis des vagues remplaçant le bruit des moteurs pour saisir toute l'ampleur de la conquête de la terre sur la mer.
"Un sanctuaire construit pour veiller sur l'océan, aujourd'hui assiégé par les gratte-ciel et le bruit de la circulation. Le dieu de la mer de Wan Chai est devenu le symbole d'une foi traditionnelle 'exilée' par le progrès urbain."

Sous les rires, les fantômes de la guerre.
Le Southorn Playground est aujourd'hui le cœur battant de Wan Chai : un espace vibrant où se mêlent les cris des enfants, les matchs de basket endiablés et les rassemblements civiques. Ironie tragique, ce parc fut nommé en l'honneur de Lady Southorn avec l'intention d'en faire "un ciel éternel pour les enfants". Pourtant, cette surface ensoleillée recouvre l'un des souvenirs les plus sombres de l'histoire de Hong Kong.
Pendant l'occupation japonaise durant la Seconde Guerre mondiale, ce terrain de jeu fut transformé en un lieu de torture et d'exécutions publiques. Selon les archives, d'innombrables victimes y furent brutalement suppliciées, notamment par le supplice de l'eau, et leurs corps enterrés directement sous le sol du parc. Le parc agit comme un palimpseste traumatique : chaque cri de joie sur ce terrain de jeu réécrit, sans le savoir, une page maculée de sang. Cette histoire macabre survit à travers les légendes locales de fantômes, murmures d'une blessure collective que la vitalité du présent tente de recouvrir.
- Trésor caché : Le Southorn Playground lui-même. En observant un match ou en vous asseyant sur un banc, prenez un moment pour réfléchir au fait que chaque lieu de joie peut être construit sur un sacrifice historique profond, et que sous nos pieds se cachent parfois des histoires que la ville a tenté d'oublier.

Quand les murs bleus racontent la résilience d'une communauté.
Le Blue House Cluster, un ensemble de bâtiments d'avant-guerre aux couleurs vives (Bleu, Jaune et Orange), est bien plus qu'un simple joyau architectural. C'est l'incarnation même du concept de "patrimoine vivant". Contrairement à de nombreux projets qui transforment les bâtiments historiques en musées stériles, le projet "We 嘩藍屋" (Viva Blue House) a suivi une philosophie révolutionnaire : "garder les bâtiments et garder les gens".
Ici, l'histoire respire à travers les résidents. Les murs ont abrité une école, une association de marchands de poisson, et surtout, l'école d'arts martiaux et la clinique de médecine traditionnelle de Lam Cho, dont son fils Lam Chun-hin a hérité. Ces institutions étaient des symboles d'autonomie et d'entraide de la communauté chinoise à l'époque coloniale. L'histoire n'est pas figée dans le formol ; elle se perpétue dans le geste d'un herboriste ou le récit d'un ancien.
- Trésor caché : Le Blue House Cluster et le Hong Kong House of Stories qu'il abrite. C'est une occasion unique de découvrir un patrimoine immatériel, où l'histoire n'est pas exposée dans des vitrines mais se raconte à travers les conversations des habitants.
"La véritable valeur d'un héritage ne réside pas dans la brique, mais dans le souffle de la communauté qui l'habite. La Blue House prouve que le passé peut continuer à respirer au cœur de la ville moderne."

La beauté Art déco à l'ombre de la brutalité.
Ship Street est une charmante rue en escalier dont le nom évoque le passé maritime du quartier. Au numéro 18 se dresse une magnifique tong lau (maison de ville) de 1937, témoin du goût de la classe moyenne de l'époque, avec ses balcons aux ferronneries de style Art déco et ses sols en mosaïque. C'est un écrin de beauté et de raffinement.
Pourtant, cette élégance est hantée par une proximité insoutenable. À quelques pas de là, dominant la rue, se trouve la tristement célèbre Nam Koo Terrace, qui fut l'une des "maisons de réconfort" de l'armée japonaise pendant la guerre. Ce bordel militaire, où des milliers de femmes furent réduites en esclavage sexuel, portait le nom de code glaçant de "Parterre de fleurs millénaire". C'est ici que réside l'une des tensions les plus aiguës de Wan Chai : la coexistence dans un même espace de la beauté esthétique la plus délicate et du souvenir de la brutalité la plus inhumaine.
- Trésor caché : Le n°18 de Ship Street pour admirer ses détails Art déco, ainsi que les escaliers en pierre de la rue. En montant ces marches, ressentez la tension historique qui imprègne cette rue en apparence si paisible.

Voir la ville se transformer à travers le regard d'un peintre.
Luis Chan (陳福善), surnommé le "Roi de l'aquarelle", fut un pionnier de l'art moderne à Hong Kong. Il fut l'artiste-sismographe de Wan Chai, son œuvre enregistrant les secousses de la métamorphose du quartier. Chan a commencé sa carrière en peignant des aquarelles réalistes et délicates des paysages urbains qui l'entouraient.
Puis, à mesure que Wan Chai se transformait après la guerre, son style a explosé en œuvres abstraites, surréalistes, remplies de couleurs vives et d'images oniriques. Son art a capturé l'identité métissée et le drame urbain de la ville nouvelle. Ironiquement, le Hong Kong Arts Centre, construit sur les terres gagnées sur la mer, rend hommage à cet artiste de l'ancien Wan Chai. La reconstitution de son studio en son sein est un pont symbolique, une manière pour le nouveau pôle culturel d'absorber la mémoire artistique du quartier qu'il a remplacé.
- Trésor caché : L'exposition permanente "Luis Chan Studio" au quatrième étage du Hong Kong Arts Centre. C'est une chance unique de voir la ville à travers les yeux d'un artiste et de comprendre sa double métamorphose, à la fois physique et spirituelle.

La ville comme un manuscrit sans cesse réécrit
Ces cinq histoires révèlent que Wan Chai est un "palimpseste urbain", un manuscrit ancien où chaque nouvelle couche de modernité a été construite sur des souvenirs, des drames et des vies antérieures. Ces trésors cachés sont les clés qui nous permettent de lire entre les lignes de la ville, de déchiffrer les fantômes qui se cachent sous le vernis du progrès.

Une dernière réflexion
Cette exploration nous confronte à une question essentielle : quelle est notre responsabilité éthique envers la mémoire des lieux ? La joie d'un terrain de sport peut masquer une tragédie de guerre ; l'élégance d'une façade peut faire de l'ombre à une histoire d'horreur. Connaître une ville, ce n'est pas seulement admirer sa réussite, c'est accepter de porter le poids de ses fantômes et de reconnaître que le confort d'aujourd'hui s'est souvent construit sur les traumatismes d'hier.
