(FRA) Sheung Wan : Une Autopsie Urbaine de Hong Kong
Derrière les gratte-ciels se cache Sheung Wan, l'âme ancienne de Hong Kong. Ce guide révèle le passé colonial à travers 5 récits : d'une tragique épidémie de peste à Tai Ping Shan aux divisions de classes gravées sur les collines de la ville.
Ceci est un récit de voyage historique et un guide de randonnée urbaine à Sheung Wan, le berceau fondateur de l'époque coloniale à Hong Kong. À travers cinq récits captivants, il explore le temple Man Mo, Hollywood Road, la rue Tai Ping Shan et le Western Market pour révéler comment les rivalités de pirates, les crises de peste, les luttes des coolies et les frontières urbaines ségréguées ont façonné la ville. Les lecteurs découvriront un itinéraire alternatif qui lève le voile moderne pour révéler la profonde résilience de la communauté chinoise locale dans les failles du système colonial.
L’ancrage de la mémoire dans le relief
Sheung Wan n’est pas simplement un quartier de Hong Kong; c’est le palimpseste où s’est sédimentée l’identité hybride de la cité-État. Ici, l’histoire ne se contemple pas de loin, elle se lit verticalement, dans l’effort des mollets qui gravissent les escaliers escarpés reliant les côtes gagnées sur la mer aux collines autrefois insalubres. Pour l'explorateur urbain qui privilégie la marche lente à la frénésie des circuits classiques, ce territoire révèle une vérité profonde : la ville ne s'est pas construite selon un plan harmonieux, mais par une série de ruptures violentes. Incendies dévastateurs, épidémies foudroyantes et réseaux révolutionnaires clandestins ont forgé cet espace où le pragmatisme colonial britannique a dû composer avec l’ingéniosité des solidarités chinoises. En s’immergeant dans l’humidité des ruelles et les effluves de mer salée, on découvre comment l'alchimie des décombres a posé les fondations d'une métropole mondiale.
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Possession Point et le Plan Bonham : L’alchimie des décombres
L’acte de naissance de la Hong Kong britannique se joue sur un promontoire rocheux, dans une tension historiographique que les pavés de Sheung Wan portent encore. Le 25 janvier 1841, le HMS Sulphur, sous le commandement d’Edward Belcher, accoste à « Possession Point » (Shui Hang Hau). Si les chroniques officielles privilégient la cérémonie du lendemain menée par le commodore Bremer, c’est bien ce premier contact tactique qui scelle le destin du quartier. Le choix est pragmatique : une cascade d'eau douce, « Tai Shui Hang », jaillit alors vers la mer, offrant une ressource vitale aux troupes.
Cependant, l’installation est précaire. Les premiers camps militaires, établis à Sai Ying Pun, deviennent vite des mouroirs. Face aux ravages de la malaria, le général D'Aguilar ordonne une mesure radicale : brûler les camps pour assainir le sol. Ce cycle de destruction culmine en 1851 avec l’incendie de « Ganzhong », qui réduit en cendres 472 bâtiments du quartier chinois. Le gouverneur George Bonham saisit alors l’opportunité de transformer le désastre en progrès spatial : le « Bonham Reclamation Scheme » utilise les décombres et la terre cuite de l’incendie pour gagner des terres sur la mer.
Cette transformation brise la ségrégation raciale initiale de manière inattendue. Constatant l’insalubrité des zones basses, les colons occidentaux migrent vers les hauteurs plus fraîches des Mid-Levels, abandonnant les nouvelles terres commerçantes aux marchands chinois. En descendant aujourd’hui Possession Street vers Queen’s Road Central, observez l'inclinaison prononcée de la rue : elle suit la silhouette de l’ancien promontoire. Notez l’ironie sémantique : en 1894, pour apaiser les sentiments anticoloniaux, l’administration traduisit phonétiquement le nom de la rue en « Po-se-shun », un vocable dénué de sens en chinois pour occulter le terme de « Possession ».

La Peste de 1894 : De l’abattoir urbain à la souveraineté sanitaire
À la fin du XIXe siècle, le quartier de Tai Ping Shan est l'un des plus denses au monde. Dans ces structures de briques sans égouts, la promiscuité entre hommes et bétail devient fatale. En 1894, la peste bubonique s’abat sur Sheung Wan. La réponse coloniale, menée par le Dr James Lowson, est d'une brutalité chirurgicale. L'armée pénètre les foyers, désinfecte à la chaux et isole les malades de force sur des navires-hôpitaux.
L’apogée de cette crise est le « Taipingshan Resumption Ordinance » : le gouvernement décrète la démolition de 384 maisons, déplaçant 7 000 résidents. Pour l’administration, il ne s’agit pas seulement de santé, mais d’une « purification spatiale », un outil pour affirmer la souveraineté impériale sur les corps et l'espace privé chinois. Cette crise force toutefois le passage d'une administration passive à une santé publique moderne avec la création du Sanitary Board. C’est dans un laboratoire de fortune de Sheung Wan qu’Alexandre Yersin isolera le bacille de la peste.
Aujourd'hui, le calme de Blake Garden masque ce passé de terre brûlée. Ce parc repose sur les cendres du quartier rasé. Juste au-dessus, le Musée des sciences médicales (ancien Institut de bactériologie de 1906) dresse sa silhouette de briques rouges, témoin architectural d’une victoire scientifique née du chaos urbain.

Le Réseau des Âmes : La logistique mondiale du retour
Sheung Wan fut aussi le centre névralgique d’une circulation invisible mais massive : celle des défunts. Pour le coolie migrant, mourir sans rite funéraire en terre étrangère était l'ultime tragédie. Le temple Kwong Fook I Tsz (Bailixing), situé au 40 Tai Ping Shan Street, servait initialement de mouroir insalubre. Face au scandale sanitaire, les élites chinoises fondent l'Hôpital Tung Wah en 1872.
L'institution devient le pivot d'un réseau transpacifique de « Bone Repatriation ». Des cercueils dits « Golden Mountain » étaient chargés sur des navires depuis les Amériques ou l’Asie du Sud-Est, transitant par les entrepôts de Sheung Wan avant de rejoindre les villages ancestraux en Chine. Sheung Wan s’affirme alors comme le centre moral de la diaspora, connectant Hong Kong au monde par une logistique de la piété filiale qui transcendait les frontières impériales.

Les « Nam Pak Hong » : Monopoles et sueur de l'ombre
Pendant que les firmes britanniques dominaient le commerce lointain, Sheung Wan voyait l'ascension des Nam Pak Hong (Commerces Nord-Sud). Ce réseau, dominé par le clan Chiu Chow (« Ga-gi-nang »), contrôlait jusqu'à 90 % de l'importation de riz. Leur système, dit « Neuf-Huit », reposait sur une commission fixe de 2 %, instaurant une confiance clanique inébranlable.
Face à l'absence de services publics dans le quartier chinois, l'Association Nam Pak Hong s'érige en gouvernement de l'ombre, doté de sa propre police privée (Logengguan) et de ses pompiers. Mais cette puissance reposait sur une exploitation interne féroce. Sur les quais, au niveau du Triangle Pier (San Gok Ma Tau), près de Wing Lok Street, des milliers de coolies recrutés dans les mêmes villages travaillaient jusqu'à l'épuisement, logés dans des dortoirs insalubres, les «咕哩館 » (Guli Guan).
L'atmosphère de Bonham Strand West, saturée d'odeurs de nids d'hirondelles et de poissons séchés, est l'héritage direct de cette époque. Ne manquez pas le Nam Pak Hong Building, vestige de cette autorité commerciale qui dictait autrefois les prix du riz dans toute l'Asie.

Presse à plomb et Conspirations : L’incubateur des idées
Le relief escarpé de Sheung Wan fut un allié politique inestimable. Ses impasses et ses escaliers dérobés offraient des échappatoires idéales face aux espions de la dynastie Qing. En 1874, Wang Tao fonde à Gough Street le Tsun Wan Yat Po, premier quotidien chinois indépendant. La technologie de la typographie au plomb devient alors une arme de diffusion massive pour les idées réformatrices.
À quelques pas de là, dans l’impasse de Pak Tsz Lane, Yeung Ku-wan fonde la Société Fuh-yan. Ce lieu secret, accessible uniquement par d'étroites venelles, devient le quartier général où fut planifié le soulèvement de Canton de 1895 avec Sun Yat-sen. La micro-géographie du quartier a permis cette symbiose parfaite entre technologie moderne et clandestinité. Sur Gough Street, l’imprimerie Mei Ar demeure l’une des dernières traces vivantes de cette ère du plomb, tandis que le Pak Tsz Lane Park, intégré au « Sun Yat-sen Historical Trail », permet de suivre les pas de ces conspirateurs.

Conclusion : La ville sous le pavé
Comprendre Sheung Wan, c’est accepter que la ville s’est construite par strates de résilience face aux catastrophes. Sous chaque boutique de remèdes traditionnels gisent des couches de violence coloniale, de sueur prolétaire et de piété ancestrale. Les réseaux informels, qu’ils soient caritatifs comme le Tung Wah ou commerciaux comme les Nam Pak Hong, ont survécu là où les structures impériales rigides ont dû s'adapter.
Alors que les tours de verre montent toujours plus haut, on peut se demander si cette âme faite de liens invisibles et de solidarités de quartier pourra résister à la standardisation contemporaine. La réponse se trouve peut-être dans l'observation attentive des arbres banyans qui, entre deux dalles de béton, continuent de plonger leurs racines dans l'histoire profonde de Sheung Wan.
Préparer votre traversée
Accès : MTR Sheung Wan, Sortie A2. Commencez par les rues basses (Wing Lok Street et le Triangle Pier) avant de gravir les pentes vers Tai Ping Shan.
Hébergement : Privilégiez les établissements de caractère situés entre Hollywood Road et Bridges Street, offrant une perspective unique sur l'entrelacs des toits de briques et des ruelles historiques.
Visites thématiques : Il est vivement conseillé de suivre le « Sun Yat-sen Historical Trail » pour comprendre la topographie révolutionnaire. Le Musée des sciences médicales propose également des parcours centrés sur l'histoire de la peste et l'évolution de l'urbanisme sanitaire.
Q & A
Quel rôle Sheung Wan a-t-il joué comme berceau des révolutions et de la presse chinoise ?
Le quartier de Sheung Wan a joué un rôle déterminant en tant que « sanctuaire de la pensée » et centre logistique pour la presse moderne et les mouvements révolutionnaires chinois à la fin du XIXe siècle. Cette influence s'explique par la convergence unique entre une liberté de presse relative sous le droit britannique, une technologie d'impression de pointe et une géographie urbaine labyrinthique.
1. Le berceau de la presse chinoise indépendanteL'histoire de la presse chinoise moderne est indissociable de la rue Gough Street :
- Le premier quotidien chinois : En 1874, l'intellectuel Wang Tao fonde le « Tsun Wan Yat Po » (Le Quotidien Circulaire) au 49 Gough Street. C'est le premier journal en langue chinoise de l'histoire entièrement financé, dirigé et rédigé par des Chinois, brisant le monopole des journaux missionnaires ou étrangers.
- Un catalyseur de réformes : Wang Tao a utilisé ce média pour diffuser des idées de réformes institutionnelles qui ont profondément influencé les leaders réformistes de Chine continentale, tels que Kang Youwei et Liang Qichao.
- Un pôle industriel de l'imprimerie : Le succès du journal a entraîné la création d'un véritable district de l'imprimerie. À son apogée, le quartier comptait près de 200 imprimeries à caractères de plomb. Cette concentration technologique a permis de transformer des idées radicales en documents physiques (journaux, tracts, manifestes).
2. Un incubateur révolutionnaire « invisible »La topographie de Sheung Wan, caractérisée par ses ruelles escarpées, ses escaliers et ses impasses, a offert une protection physique aux révolutionnaires :
- La Société Littéraire Furen : Fondée en 1892 par Yang Qu-yun au 1 Pak Tsz Lane, cette société secrète se cachait derrière une façade académique. Située sur une terrasse isolée uniquement accessible par des ruelles étroites, elle était le lieu idéal pour conspirer contre la dynastie Qing à l'abri des regards des espions impériaux.
- Base de l'insurrection : Cette société a fusionné avec l'association de Sun Yat-sen pour planifier l'insurrection de Canton en 1895 depuis Pak Tsz Lane. Le quartier servait de « couloir de vie ou de mort » où les révolutionnaires transportaient discrètement des armes et des tracts imprimés dans les ateliers voisins de Gough Street.
- L'infrastructure technique de la révolution : Les recherches récentes soulignent que l'infrastructure technique (l'imprimerie à caractères mobiles) de Gough Street a été la base matérielle essentielle sans laquelle la propagande et l'organisation des soulèvements armés n'auraient pu aboutir.
3. Une symbiose entre espace et technologieL'importance de Sheung Wan réside dans cette combinaison entre la sphère publique technique et la sphère privée géographique :
- Technologie de pointe : Les imprimeries de Gough Street, bien que destinées au commerce, sont devenues des « usines à idées » pour les dissidents.
- Espace sécurisé : La micro-géographie de lieux comme Pak Tsz Lane a fourni le secret nécessaire à l'action politique.
Aujourd'hui, bien que Gough Street soit devenue une rue de boutiques de mode et de cafés, la présence historique de l'imprimerie « Mei Nga Printing » (fondée en 1954) témoigne encore de cette tradition de la typographie au plomb qui a autrefois servi de moteur à la révolution chinoise.
Comment Wang Tao a-t-il rompu le monopole étranger ?
Wang Tao a rompu le monopole étranger sur la presse en langue chinoise en fondant le « Tsun Wan Yat Po » (Le Quotidien Circulaire) en 1874, au 49 Gough Street, dans le quartier de Sheung Wan.Voici comment cette initiative a marqué un tournant historique selon les sources :
- Une autonomie totale : Avant la création de ce journal, les publications en chinois étaient presque exclusivement dominées par des intérêts étrangers ou des missionnaires. Le journal de Wang Tao est devenu le premier quotidien de l'histoire chinoise entièrement financé, géré, rédigé et administré par des Chinois.
- Un outil de souveraineté intellectuelle : En reprenant le contrôle des médias, Wang Tao a transformé la presse en une véritable « arme d'opinion publique ». Il ne s'agissait plus de diffuser des messages religieux ou coloniaux, mais de plaider pour des réformes institutionnelles et le renforcement de la Chine face aux puissances occidentales.
- L'exploitation de l'infrastructure locale : Wang Tao a profité de la concentration des imprimeries à caractères de plomb dans la rue Gough. Le succès de son journal a d'ailleurs renforcé ce quartier comme un « pôle industriel de l'imprimerie », attirant par la suite près de 200 entreprises spécialisées dans la typographie au plomb.
- Une influence durable : En brisant ce monopole, il a ouvert la voie à une nouvelle génération d'intellectuels chinois (les « nouvelles connaissances »). Ses écrits ont directement inspiré les leaders réformistes tels que Kang Youwei et Liang Qichao, prouvant que les Chinois pouvaient utiliser les outils de communication occidentaux pour leur propre autodétermination politique.
En résumé, Wang Tao n'a pas seulement créé un journal ; il a rapatrié le pouvoir de l'information et de la critique politique entre les mains des Chinois, utilisant Sheung Wan comme base arrière protégée par les lois coloniales pour défier l'ordre établi.
Références et suite de la lecture
- 水坑口街原名波些臣?曾淪風月區獲《胭脂扣》翻拍證香港島百年歷史 - am730, accessed May 27, 2026,
- 水坑口和上環, accessed May 27, 2026,
- 水坑口-, accessed May 27, 2026,
- Sheung Wan - accessed May 27, 2026,
- 第十四課南北行, accessed May 27, 2026,
- 本週特寫- 香港有關疫症歷史及醫學發展的實地考察可觀自然教育中心暨天文館, accessed May 27, 2026,
- 1894年香港鼠疫- accessed May 27, 2026,
- 遊太平山區尋找香港百年抗疫故事| JMHF, accessed May 27, 2026,
- 暢遊樓梯店舖品味港島情懷- 香港文匯報, accessed May 27, 2026,
- 香港上環太平山街40號廣福祠Kwong Fook Tsz, No. 40 Tai Ping Shan ..., accessed May 27, 2026,
- 金山莊(香港) - accessed May 27, 2026,
- Hong Kong's place in South East Asia - Scholarly Publications Leiden University, accessed May 27, 2026,
- Pacific Crossing - HKU Press, accessed May 27, 2026,
- 東華義莊與《東風破》 - 東華三院, accessed May 27, 2026,
- The Hong Kong Chinese Community in the Mid-19th Century - 香港記憶, accessed May 27, 2026,
- 東華義莊- accessed May 27, 2026,
- 壹街故事Archives - 頁2,共3 - 香港舊照片, accessed May 27, 2026,
- What's Left of Hong Kong's Once-Powerful Chiu Chow ..., accessed May 27, 2026,
- 文咸西街百昌堂 - 香港記憶, accessed May 27, 2026,
- 歌賦街- accessed May 27, 2026,
- 歌賦街的前世今生| 鄭明仁 - 灼見名家, accessed May 27, 2026,
- 古物古蹟辦事處- 中西區文物徑(525), accessed May 27, 2026,
- Heritage Fiesta 2025 (2491) - Conserve and Revitalise Hong Kong Heritage, accessed May 27, 2026


